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Programme des Rencontres 2020

(PROGRAMME EN COURS D'ELABORATION)

 

Table ronde n° 1 :  La réalité du temps

Qu’est-ce que le temps ? Le temps est a priori une réalité tellement évidente qu’elle résiste paradoxalement à toute tentative de le penser en lui-même. Saint Augustin déjà remarquait dans les Confessions : « Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus ». Pourtant, nous faisons tous immédiatement l’expérience du temps : nous le sentons passer, plus ou moins vite, nous consultons nos montres, nous voyons les enfants grandir et les adultes vieillir. Nous expérimentons que nous sommes dans le temps, c’est-à-dire dans le « devenir ». Nous savons que nous sommes mortels, c’est-à-dire, soumis au temps. Nous ne sommes pas comme l’animal qui ne possède pas de conscience réflexive du temps et qui est « attaché au piquet de l’instant » comme le dit Nietzsche. Contrairement aux animaux, nous sommes capables de nous projeter consciemment dans le futur, de nous le représenter en tant que tel ou de nous souvenir du passé.

Mais ce n’est pas le temps en lui-même que nous expérimentons : nous voyons, nous sentons son passage seulement à travers des objets. Même quand nous ne faisons rien, et que nous essayons de sentir de façon « pure » le passage du temps, en fait nous n’y parvenons pas. Si le temps est une réalité, ce n’est, déjà, pas une réalité de l’expérience, à proprement parler. Qu’est-ce qui est dans le temps ? Il y a un paradoxe ontologique du temps, parce qu’il semble être, alors que lorsque nous l’analysons nous ne trouvons que du « non-être ». En effet, le passé n’existe plus puisqu’il est passé, il en reste certes des traces, une influence sur le présent, mais les événements passés ne sont plus. Le futur, lui non plus, n’existe pas encore. Quant au présent, il n’est pas, puisqu’il fuit aussitôt dans le passé. Le temps apparaît comme une réalité insaisissable. Comment alors définir le temps ?

Une question fondamentale sur le temps, est de se demander s’il possède une existence objective, en dehors de la conscience que l’on en prend, ou si on doit le considérer comme un produit de notre conscience. Quand on réfléchit à nos expériences et nos représentations du temps, deux directions se présentent. D'un côté, nous représentons le temps par le biais des mesures que font les montres, horloges, agendas, calendriers. Il nous semble alors que nous vivons dans le temps et qu'il forme un cadre au sein duquel nous naissons et vieillissons. Nous associons le temps à l'évolution physique de l'univers, aux dates des évènements historiques et de notre vie personnelle. Le temps nous apparaît alors comme un aspect du monde existant hors de nous et qui subsisterait aussi bien sans nous.

D'un autre côté, nous avons une expérience plus intime du temps. Nous éprouvons parfois douloureusement la fugacité des instants, l'impossibilité de retrouver certains moments passés, le caractère irréversible du temps. Le temps nous apparaît comme élastique ; il paraît souvent nous manquer pour nos projets, il paraît long quand nous sommes en proie à l'attente, à l'ennui ou à la mélancolie. Il nous semble s'accélérer ou se contracter quand on se plait à ce que l'on fait. Le temps est ainsi associé à des états affectifs comme la joie, la frustration, la nostalgie, l'impatience. Le temps nous apparaît comme un aspect de notre vie intérieure, qui se module en fonction de nos dispositions et de nos attitudes ; il nous paraît être en nous plutôt qu'hors de nous, temps de la conscience plutôt que temps du monde.

Le temps est-il un milieu objectif dans lequel les événements se succèdent, mesuré depuis les années 60 par référence à l’atome de césium 133, ou est-il ce que Bergson appelait une « donnée immédiate de la conscience » ? Le temps vécu pour ce dernier serait alors la forme de temporalité propre à la vie de la conscience, qui est durée et pas simplement succession d’instants. Mais quel est alors le rapport entre le temps mesurable des physiciens et le temps vécu par la conscience ?

 

Table ronde n° 2 :  Le temps social

 Le temps n’existe sans doute pas en soi, il n’est ni une donnée objective comme le voulait Newton, ni une structure a priori de l’esprit humain comme le soutenait Kant, il est avant tout un symbole social, résultat d’un long processus d’apprentissage. Chaque société, chaque culture a une certaine représentation du cours du temps, et donc, de son histoire. Toute culture repose sur un certain mode d’appropriation du temps. Elle élabore un temps social, une certaine façon de se rapporter au temps, qui lui est spécifique et ne recoupe pas directement le temps « physique » mesuré par les horloges, mais lui donne une forme propre. Montres, agendas, horaires, le temps semble être une contrainte sociale à laquelle nulle ne peut échapper. Notre conscience du temps est tellement intériorisée que nous avons du mal à imaginer que des hommes aient pu vivre sans calendrier.

Ces questions suscitent aujourd’hui de nouvelles recherches en philosophie et en sciences humaines et sociales. Le développement technologique, économique et social de la modernité a imposé une rationalisation du temps qui s’accompagne d’une rationalisation de l’occupation du temps, notamment dans l’industrie et les services, avec l’introduction d’horaires de travail plus rigoureux, et un décompte strict des heures effectuées. Cette rationalisation s’accompagne elle-même d’une optimisation croissante, par l’augmentation de la productivité, dans le domaine du travail mais aussi des loisirs.

Nous vivons alors une accélération et une dislocation du temps. Affairés, rapides, nous nous sommes habitués à des technologies de communication qui abolissent le temps et l’espace, nous remplissons le temps en effectuant souvent plusieurs tâches en même temps, et nous nous plaignons constamment d’en manquer. Nous sommes fascinés par l’instantané et nous avons perdu le sens de la lenteur. Comme l’écrit François Chenet : « L’homme moderne, coupé de tout héritage comme de tout projet, éprouve de plus en plus de difficultés à se penser dans la dimension du temps ». Le sociologue Hartmut Rosa replace cette évolution dans le cadre plus large d’une « accélération sociale » : évolution accélérée des techniques, et des structures sociales, qui tend à décrédibiliser le temps long, celui de la pensée, mais aussi de l’action politique. Nous vivons alors dans une sorte de présent perpétuel : on peut parler de « présentisme », coupé à la fois du passé et de l’avenir qui devient imprévisible et dont on ne se préoccupe plus, sur le long terme du moins.

H. Rosa examine les causes et les effets de ces processus d’accélération propre à la modernité en élaborant une théorie critique de la temporalité dans la société moderne. Il développe avec force l’idée que l’accélération engendre des formes d’aliénation nouvelles qui touchent à la fois le monde du travail et l’organisation du temps de travail, mais également notre utilisation des objets techniques et notre rapport à autrui, nous privant d’un monde et d’une relation authentique.

Nous vivons à l’âge d’une triple accélération : accélération technique des vitesses de transport et de communication, accélération sociale des changements de vie qui ne s’opèrent plus seulement, d’une génération à l’autre, mais dans le temps d’une seule vie et accélération existentielle du rythme de la vie.

Face à l’impératif de la vitesse, la société marginalise et met de côté ceux qui n’arrivent pas à suivre les cadences et le mouvement, les plus âgés ou les plus fragiles. L’accélération du monde contemporain crée des inégalités, peu visibles mais violentes. Comme l’écrit Paul Ariès : « La question de la vitesse est aujourd’hui indissociable des rapports de domination. Ceux qui ne souhaitent pas ou ne veulent pas aller vite - toujours plus vite - sont disqualifiés. Ce qui est nouveau, ce n’est pas le culte de la vitesse, car celui-ci correspond à des pulsions profondes. La nouveauté, c’est la tyrannie de la vitesse, liée à l’accélération des rythmes de production et de consommation du capitalisme contemporain. Aujourd’hui, un dominant, c’est quelqu’un qui parle vite, décide vite, se déplace beaucoup » (La Simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance). Sous la contrainte d’un rythme toujours plus intense, les individus se trouvent démunis et font face au monde sans pouvoir l’habiter et se l’approprier. Ce qui n’est pas sans générer stress, burn out, et dépression, ces maladies de l’homme post-moderne.

 

Table ronde n° 3 :  L’art de vivre le temps

La modernité apparaît comme Cronos dévorant ses propres enfants et ne leur laissant aucun répit pour vivre. Nous avons perdu le sentiment du temps et avec celui-ci le sentiment de notre existence. Dès lors comment retrouver ce temps qui nous échappe ? L’enjeu d’une telle question est essentiel, puisqu’il engage le sens de l’existence et de ce que la sagesse antique désignait par « vie bonne ». Un philosophe comme Sénèque enseignait déjà à ne pas perdre son temps en activités et obligations futiles. « On remet la vie à plus tard et pendant ce temps, elle s’en va. » Nous perdons notre temps à le gaspiller au lieu de le goûter et de jouir de l’existence. A l’ère de l’accélération généralisée, un nouvel être est en train d’émerger, cherchant à vivre à la fois vite et longtemps, comme si vivre en accéléré pouvait nous rendre éternels.

Mais c’est oublier que la condition humaine est vouée à la finitude et que ce qui importe est la qualité et l’intensité de la vie, la richesse et la profondeur des expériences vécues. Comment retrouver le temps de vivre ? Face aux impératifs d’une société de consommation qui semble courir à sa perte et nous précipite vers un avenir incertain, il est temps de retrouver une forme de sagesse qui nous permettrait de nous retrouver en nous réappropriant la dimension temporelle de notre existence. La quête de la vitesse, est souvent associée à la recherche de sensations fortes, grisantes, comme si nous ne pouvions intensifier l’existence que par la prise de risques, en côtoyant de près la mort. La vitesse et l’accélération proposent des jouissances de l’avoir, le ralentissement vise l’accomplissement de l’être et la plénitude du sentiment de l’existence. A quel rythme voulons-nous vraiment vivre ? A l’époque d’Épicure et de Sénèque, le geste éthique consistait à choisir un mode de vie hédoniste ou stoïque. A l’âge de l’accélération, il passe par le choix d’un rythme qui ne serait pas simplement subi. Reprendre en main son existence passe par le fait de prendre le temps d’accomplir ce que l’on désire vraiment plutôt que de se laisser submerger par les nécessités de la vie.  Face aux impératifs sociaux de vitesse, de flexibilité, de fluidité, de rentabilité, ne serait-il pas salutaire de faire l’éloge de la lenteur et de la paresse comme art de vivre ?

L’art peut sans doute nous aider à nouer un autre rapport au temps et reconfigurer notre expérience temporelle. « Trois mille six cents fois par heure, la seconde chuchote : souviens-toi. » Ce vers de Baudelaire pourrait symbolise l’angoisse du temps qui passe. L’art sous toutes ses formes (poésie, roman, cinéma, photographie, musique, art contemporain) n’en finira sans doute jamais de l’interroger. Que l’art soit dit parfois intempestif suggère qu’il peut non seulement faire quelque chose du temps, mais aussi qu’il touche au temps, à ses formes et à ses forces, soit à la plasticité du temps lui-même. Les arts sont toujours en un sens des arts du temps, qui permettent de saisir le temps dans toute sa complexité, de le capturer sans le figer.

 

Conférences:

- « Le temps physique et métaphysique »

- « Mesure du temps et culture »

- « L’art et le temps »

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