Thème 2018

 

« Peut-on encore être humaniste ? »

 

La vocation des Rencontres Philosophiques d'Uriage est de rassembler des auteurs contemporains, philosophes ou experts d'autres savoirs ouverts au questionnement philosophique, afin de permettre à un public le plus large possible de réfléchir à des sujets et des problèmes qui concernent la vie de la Cité et nous préoccupent tous. Ce qui nous réunit et qui mobilise le public est la volonté d'examiner ou de forger collectivement des outils et des concepts qui permettent de juger et d'agir aujourd'hui. Ce temps accordé à la pensée se veut un moment de rencontres, d’échanges et de partage d’idées ouvert à tous.

 

Présentation du thème 2018

L’idéal humaniste, qui place l'homme au coeur de sa réflexion et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres, a nourri notre culture et notre représentation de l’homme, mais il est aujourd’hui en crise. La généalogie de l’humanisme n’est plus à faire : du mythe de Prométhée présenté par Protagoras à l’existentialisme sartrien en passant par le Discours sur la dignité de l’homme de Pic de la Mirandole, les partisans de l’humanisme n’ont cessé d’insister sur le caractère perfectible de la nature humaine et affirmé leur confiance en sa capacité de s’améliorer sur tous les plans.

Plus encore, la pensée humaniste insiste sur la dimension historique qui destine l’humanité à s’arracher par vocation à toute forme de détermination naturelle qui assignerait à l’homme une essence. Si bien que l’humanité définit de manière paradoxale son propre destin comme l’absence de tout destin, au sens où sa dimension historique l’arrache à l’ordre prédictible des phénomènes naturels, qu’ils soient d’ordre physique ou biologique.

C’est ainsi que la modernité rationaliste a consacré une partition de la réalité où le monde humain figure en son centre, en lui opposant tout ce qui n’est pas humain, à commencer par la nature et l’animalité. Cette opposition n’est pas seulement une description, mais repose sur une hiérarchie de valeurs. L’idéal humaniste, place l’homme, la culture et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres.

 

Les philosophes ont très tôt suspecté que l’humanisme portait en lui-même les germes de sa propre contestation. Définir l’homme comme centre tout en déterminant cette centralité comme capacité à échapper à toute assignation à résidence, c’était avouer une incapacité, pour la pensée humaniste, à nommer le « propre » de l’homme qu’elle s’ingéniait à trouver dans des propriétés aussi différentes que le langage, la raison, la politique, la technique ou encore  l’art. En somme, la centralité de l’homme tiendrait à son caractère excentrique : seul parmi les animaux, il serait resté l’animal sans qualité, désanimalisé, non déterminé.

De nombreux penseurs d’inspiration marxiste, en particulier depuis la seconde moitié du XIXe siècle en Europe, se sont résolus à remettre en cause le sujet de l’humanisme « classique », développant de fait une pensée anti-humaniste. Plus récemment, le courant posthumaniste considère l’humanisme hérité des Lumières comme définitivement dépassé, invitant à repenser l’homme hors des catégories dualistes traditionnelles. L’homme ne devrait plus se définir en opposition avec l’animal, la nature ou encore la machine. Le « paradigme humaniste » est aujourd’hui en crise du fait du développement de philosophies de l’animalité et de l’environnement qui remettent en question le statut privilégié de l’homme et sa place dans la nature.

D’un autre côté, le courant transhumaniste développe le projet de dépasser l’humanité et les limites du corps humain en produisant un homme augmenté par le biais de technologies diverses.

Dans tous les cas, il s’agit de penser l’humanité à nouveaux frais, selon des stratégies trop nombreuses et diversifiées pour être nommées ici, mais dont on peut retenir quelques expressions typiques :

   1° contre l’humanisme, mais au nom de notre humanité – contre l’humanisme métaphysique, en somme, mais pour mieux servir l’humanisme au sens moral –, les défenseurs de l’éthique animale et les penseurs antispécistes ont interrogé le bien-fondé de l’éthique humaniste, si l’on entend par là une éthique qui fonde la respectabilité morale sur la considération de la personne envisagée comme être de raison, plutôt que comme être sensible.

   2° contre l’humanisme, mais au nom de l’intelligibilité scientifique –, les penseurs positivistes, puis évolutionnistes ont questionné les postulats métaphysiques de l’humanisme, en particulier lorsque les dualités sur lesquelles il repose révèlent à l’examen de détail qu’elles ne sont pas des différences de nature, mais de degrés, ainsi que le révèle l’explication évolutionniste de nos prétendus privilèges humains (raison, conscience, morale, art). Il s’agissait en somme de s’opposer aux résidus théologiques de l’humanisme, pour mieux servir un humanisme authentiquement débarrassé de la métaphysique et de la religion.

   3° contre l’humanisme métaphysique autant que moral, les philosophies de l’environnement et de l’écologie profonde ont invité à destituer l’homme de sa position privilégiée dans l’échelle des êtres, pour en faire non plus le propriétaire du monde ou du moins celui qui en dispose, mais le rappeler à son statut plus modeste d’hôte, et le cas échéant de parasite, au sein d’un ensemble qui le dépasse en beauté et en valeur.

  4° contre l’expression politique de l’humanisme, les critiques de l’École de Francfort, puis les critiques postcoloniales se sont abattus sur l’idéologie de la Raison et l’humanisme des Lumières, en faisant remonter à eux la généalogie de l’impérialisme occidental, invitant ainsi ou bien à penser un humanisme politique et moral débarrassé de sa dimension universaliste, ou bien à démanteler l’Empire de l’universalisme pour une pensée ouverte aux multitudes et au multiculturalisme. Plus récemment le féminisme et les théories queer tentent de dessiner de nouvelles figures de la subjectivité individuelle, remettant en cause la bipartition de l’humanité en deux genres, masculin et féminin.

   5° contre l’humanisme métaphysique, mais au nom de la perfectibilité – contre la dimension centrale de l’homme, au nom de l’excentricité humaine –, les penseurs transhumanistes ont fait valoir que, en vertu de sa propre disposition à dépasser sans cesse les formes qu’il occupait sans s’y réduire, l’homme était une forme de vie appelée à être elle-même dépassée, si bien que l’on pouvait aller jusqu’à soutenir que l’accomplissement de l’humanisme devait confiner à son autoabolition. Prenant très au sérieux le paradoxe définissant l’essence de l’homme comme existence qui défie toute essentialisation, les transhumanistes tirent la conséquence que l’humanité sera d’autant plus humaine qu’elle connaîtra son achèvement – aux deux sens du terme – et sa relève par une forme de vie posthumaine ou transhumaine.

Entre l’essor de l’écologie dite « profonde », de l’éthique animale et des trans/posthumanismes, le « paradigme humaniste », semble aujourd’hui pris dans un étau : les frontières entre l’homme et l’animal, la nature et la culture, la technique et la biologie semblent se déplacer jusqu’à s’abolir. Serait-ce la fin de l’exception humaine ?  C’est probablement en tout cas la fin d’une certaine conception de l’homme qui en faisait le centre et le maître de la nature.

 

Il est manifeste, à la lumière de ces critiques anti-humanistes, que la crise du paradigme humaniste invite à penser l’humanisme à nouveaux frais, dans la mesure où les attaques ne viennent pas d’ennemis qui chercheraient à le terrasser, mais des ambiguïtés intestines à l’humanisme lui-même. L’humanisme serait en contradiction avec lui-même s’il ne sécrétait pas les formes de pensée destinées précisément à le mettre à l’épreuve – sans quoi il dépérirait en devenant son propre fossile, c’est-à-dire une essence.

Ce sont donc ces critiques de l’humanisme qui invitent à se demander si l’on peut encore être humaniste et si oui, sur quels fondements construire une nouvelle pensée humaniste. Question, on le comprend, d’une actualité d’autant plus brûlante qu’elle s’enfouit plus profondément dans un passé philosophique substantiel. C’est à ce titre qu’elle figure à bon droit au centre des préoccupations de ces Rencontres Philosophiques d’Uriage 2018.

 

Voir aussi la présentation de cette 9ème édition sur le site Nonfiction:

https://www.nonfiction.fr/article-9568-rencontres-duriage-quel-humanisme-pour-le-xixe-siecle.htm

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