Thème 2017

 

« Résister ou consentir ? »

 

La vocation des Rencontres Philosophiques d'Uriage est de rassembler des auteurs contemporains, philosophes ou experts d'autres savoirs ouverts au questionnement philosophique, afin de permettre à un public le plus large possible de réfléchir à des sujets et des problèmes qui concernent la vie de la Cité et nous préoccupent tous. Ce qui nous réunit et qui mobilise le public est la volonté d'examiner ou de forger collectivement des outils et des concepts qui permettent de juger et d'agir aujourd'hui. Ce temps accordé à la pensée se veut un moment de rencontres, d’échanges et de partage d’idées ouvert à tous.

 

Présentation du thème 2017

Les Rencontres Philosophiques d’Uriage porteront cette année sur le thème « Résister ou consentir ? La Résistance, au sens d’événement de notre histoire française, renvoie la philosophie à l’analyse de ce qui dans la vie des hommes conduit à un refus durable, réfléchi et organisé de l’oppression. Davantage qu’un cri ou un geste de souffrance révoltée, l’acte de résistance s’appuie sur ce que, faute de mieux, on pourrait provisoirement appeler un esprit de résistance. Car résister est d’abord introduire une rupture dans le temps: quelque chose ne convient plus à ce qui constitue la vie humaine, d’où le fait que la résistance comporte toujours comme horizon la mise en jeu de soi, de son confort matériel et mental, parfois de sa propre vie.

Résister sur le plan moral et psychologique, c’est se refuser à accepter des choses que l’on pense mauvaises, viles, dégradantes ou injustes. Vouloir changer ou infléchir le cours du temps, personnel ou commun, requiert donc un travail de pensée: une évaluation réfléchie des conséquences de son attitude de refus, mais d’abord la perception de motifs puissants, idéaux ou exigences pour la vie humaine posées comme nécessités. Le philosophe Cavaillès, fusillé en 1944 en tant que Résistant, affirmait laconiquement à ses proches qu’il s’engageait dans la Résistance « par nécessité ». En l’occurence, elle se justifiait par une défense de la liberté et d’un type de société démocratique où règne le pluralisme, qui s’est trouvée menacée par le régime totalitaire et l’idéologie raciste des nazis. Si la résistance est un refus de quelque chose qu’on veut vous imposer, ce refus implique aussi qu’on adhère à certaines valeurs. Ainsi, l’enjeu d’un tel questionnement est peut-être de mieux percevoir ce qui fait le prix de l’existence humaine. A quoi faut-il résister ? Quelles valeurs convient-il de défendre absolument ? Sur quels principes ne pouvons-nous pas céder ni transiger ?

Encore faut-il expliquer que la force de ces motifs ne vaille pas pour tout homme. Qu’est-ce qui fait qu’on refuse et qu’on résiste, quel qu’en soit le prix ? Qu’en est-il des personnes qui, les percevant, n’en font pas pour autant des mobiles ? Et qu’est-ce qui fait qu’on accepte, même si ce à quoi on consent n’est éthiquement pas défendable ? Est-ce de la complaisance, de la lâcheté ou une simple faiblesse ?

 

Pour autant, on ne peut réserver le fait de résister aux seules actions de guerre où l’on s'oppose parfois héroïquement à une force armée d’occupation. Qu’en est-il des soulèvements, des révoltes populaires parfois violentes, qu’est-ce qui distingue une simple émeute d’une insurrection ? A partir de quoi penser la légitimité d’un acte de résistance ?

Certains aujourd’hui prétendent combattre des systèmes politiques, des puissances économiques ou financières en dénonçant certaines pratiques ou divulguant certaines informations. Cela a-t-il un vraiment sens de résister en démocratie ? S’agit-il vraiment d’actes de résistance ou plutôt de postures qui n’engagent pas vraiment l’individu ? Parce que dans l’acte de résistance il y a une pensée à l’œuvre, il convient sans doute de s’interroger aussi bien sur ce qui démarque d’un côté les refus authentiques et leurs modalités, de l’autre côté la simple posture visant à séduire et enrôler parce qu’elle flatte la prétention qu’a chacun à penser de manière personnelle.

Qu’en est-il de l’esprit de résistance aujourd’hui ? Si les formes de résistance ont changé, si résister aujourd’hui semble moins dangereux, est-ce facile pour autant ?

 

La notion de résistance se comprend sans doute mieux en réfléchissant à son contraire, le consentement. Il importe de réfléchir aux ressorts psychologiques et aux mécanismes sociaux qui poussent l’individu à accepter des contraintes insupportables ou obéir, même à des ordres absurdes, s’ils émanent d’une autorité reconnue. Où s’arrête l’obéissance inhérente à toute vie sociale, où commence l’étrange soumission volontaire ? Peut-on consentir à sa servitude ? La notion de consentement est ambiguë et paradoxale puisqu’elle peut désigner une acceptation libre et éclairée du sujet, mais aussi une forme d’acceptation passive où l’individu subit plutôt qu’il ne donne explicitement son accord. Résister ou consentir, il y a là un choix qui engage le sujet et nécessite une réflexion sur les principes au noms desquels nous agissons.

 

Abécédaire, tables rondes et conférences vont donc nous aider à explorer ce concept complexe:          

ABECEDAIRE

Qu’est-ce résister ? Qu’est-ce que consentir ? Où commence la résistance et où finit le consentement ? Il s’agit de commencer un travail de définition et de problématisation du sujet en évoquant la diversité des formes de résistance. Divulguer une information, protester, écrire, manifester, refuser d’obéir, occuper un territoire, saboter, se révolter, prendre les armes,  etc…il y a de multiples façons de résister. Mais s’agit-il de différentes stratégies de résistance en fonction des circonstances et du type d’oppression que l’on combat ou d’une simple gradation dans l’action de résister ?

Chaque intervenant choisit une lettre parmi un Abécédaire qui sera proposé pour parler de la question par une entrée qui lui paraît essentielle, il aura huit minutes pour développer son propos, un sablier marquera le temps écoulé.

A comme    armes ou avocat

B comme    barricades

C comme    contester/ consentir

D comme    défier/ désobéissance

E comme    écrire

F comme    faire front

G comme    guerre/ guérilla

H comme    hors-la-loi/ hésiter

I comme     illicite

J comme    Justes

K comme    Kalachnikov

L comme    lutte

M comme   mutinerie

N comme    Non !

O comme   oppression/ obéir

P comme   protester

Q comme   quadrillage

R comme  révolution /rebelle

S comme   subir /servitude volontaire/ silence

T comme   tenir tête/ terreur

U comme   usurpation

V comme   victimes

W comme  western

X comme    xénophilie

Y comme    Yes Men

Z comme    zadistes

 

TABLES RONDES

L’esprit de résistance

Pourquoi résister à l’oppression ? Vivre, nous dit le physiologiste Bichat, c’est résister aux forces qui menacent notre intégrité. Pareillement, la pensée personnelle s’éveille en l’enfant par le « non » qui précède et peut-être fonde le langage articulé. Est-ce une telle nécessité qui explique notre admiration pour les actes de résistance ? Comment ne pas résister ? Et pourtant, la diversité des actes de résistance suscite en nous une hiérarchie dans l’admiration, comme s’il y avait des résistances meilleures que d’autres. Cette fluctuation dans la valeur accordée à la résistance ne signifie-t-elle pas que sa conceptualisation requiert une attention scrupuleuse à la diversité des formes de résistances ?  Les philosophes, les penseurs, ont souvent dû combattre des régimes jugés oppressifs ou peu respectueux des libertés des individus. Depuis Socrate, la philosophie revendique une liberté de penser qui l’a rendue suspecte aux yeux des pouvoirs religieux et politiques, et dans l’histoire les exemples ne manquent pas de philosophes tenus pour sacrilèges ou dissidents. Résister, c’est dire non, c’est refuser de se soumettre ou d’obéir à une puissance, un Etat ou une idéologie en référence à certaines valeurs ou principes qui justifient l’opposition et le combat.   

Il est tentant de penser la variété des formes de résistance seulement en fonction de la différence des formes de l’oppression. Ainsi de la polarité bien connue entre un pouvoir policier d’un côté et de l’autre côté un pouvoir plus diffus mais plus étendu sur la vie humaine. Ainsi, l’oppression peut-elle être déclarée, brutale et armée – le cas type est bien sûr celui du pouvoir totalitaire ; mais, elle peut aussi être invisible, « douce » parce que « consentie ».

Mieux vaut donc sans doute, si l’on veut conceptualiser la résistance, partir des résistances effectives, de la singularité de leur forme et de leurs conséquences. Plutôt que d’admettre une valorisation de « la » résistance, ne convient-il pas de se poser la question de « Comment et pourquoi résister ? », si l’on veut avoir quelque chance de penser en quoi résister peut, ou non, être apparenté au travail d’une pensée authentique, le contraire même d’une posture rebelle aussi séduisante que dangereuse.

 

Quelles formes de résistances en démocratie ?

Ne sommes-nous pas entrés dans une société sans résistance ? Dans nos sociétés démocratiques, les formes de dominations se font plus insidieuses et subtiles ne pouvant faire l’objet d’une résistance frontale et massive et suscitant plutôt une forme de résignation passive. On cherche plutôt à inciter, susciter, voire séduire qu’à contraindre brutalement. Contre quoi résister en démocratie ? La notion de résistance a-t-elle seulement un sens en démocratie, où chacun est naturellement libre de manifester ou d’exprimer publiquement son opinion et ses désaccords vis-à-vis de la politique menée ?  N’est-elle pas une excuse que se donnent certains pour justifier des actions illégales ou défendre une cause ?

Ainsi, l’action des zadistes qui au nom de la défense de l’environnement occupent sans autorisation des territoires et s’opposent concrètement à l’action des pouvoirs publics est-elle discutable et la légitimité de ce mode d’action est à interroger. D’autres, comme les lanceurs d’alerte voient leur action comme une manière de résister aux puissances financières, aux lobbies pharmaceutiques, voir au pouvoir politique. Sont-ils des héros qui prennent des risques ou adoptent-ils simplement une posture ? Ne vaudrait-il pas mieux confier à des institutions indépendantes le soin de veiller aux bonnes pratiques démocratiques ? En se donnant pour mission d’alerter les consciences, en révélant ou divulguant des informations censées ne jamais être révélées au public, ils peuvent contribuer à exiger davantage de transparence et de contrôle dans la vie publique. Et si les formes de résistance ont évolué, opposition et protestation doivent se réaffirmer au sein de la Cité. Il est nécessaire qu’il y ait en démocratie des contre-pouvoirs et que des foyers de dissidences subsistent où se font entendre certaines revendications et combats. Qu’en est-il des mouvements sociaux tels que les luttes ouvrières, le féminisme, l’écologisme ? S’agit-il de formes militantisme qui entrent dans une logique de revendication et d’action collective ou des manières de résister à des formes de domination et qui  peuvent susciter une répression brutale ?

 

Le mystère de l’obéissance

Malgré des critiques parfois virulentes, beaucoup acceptent d’obéir, voire se soumettent délibérément aux autorités, même tyranniques. Il y a là, comme l’avait remarqué La Boétie, un abîme de la politique et un mystère de l’obéissance. Peut-on dire consentir à sa servitude ? Renversant les termes du problème, il délaisse délibérément la question du fondement de l’autorité et de la résistance qu’on y oppose pour s’interroger sur le noyau occulte de tout ordre social et politique : le consentement. Et en effet, ce dont il y a lieu de s’étonner dans l’ordre social, n’est-ce pas, plutôt que la brutalité de l’oppression, cette force silencieuse, que les princes habiles n’ont finalement qu’à capter à leur profit afin d’en tirer tous les bénéfices possibles ?

Si la liberté est par essence indissociable de la volonté humaine, comme le proclamera Rousseau avec éclat (« renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme »), l’obéissance semble bien un profond mystère qui semble même dépasser nos capacités d’expression (un vice tellement monstrueux « que la langue refuse de le nommer » dit bien La Boétie). Et pourtant on voit bien que la solution du problème est urgente, tant il se pose partout : au-delà de la sphère politique, l’aliénation peut être affective, familiale, religieuse, prendre la forme de l’aliénation au travail, etc. Dès lors, si grande soit la difficulté, et sans s’en tenir à une posture morale, quelles pistes d’explication psychologiques et sociologiques peut-on avancer pour tenter de la réduire ? La leçon peut être porteuse d’espoir car, entre l’admiration aveugle pour les oppresseurs et une négociation provisoire et raisonnée avec un ordre ressenti comme insatisfaisant, il y a bien toute une palette de comportements souvent implicites, tout un nuancier d’attitudes qui sont déjà des indices de la liberté.

 

 CONFERENCES

  • « La résistance: de l’histoire au mythe » - Laurent Douzou 
  • « A quoi devons-nous résister ? » - Myriam Revault d'Allonnes
  • « Regard philosophique sur l’année écoulée » - Guillaume Le Blanc