Thème 2019

 

« L'art peut-il refaire le monde ? »

 

La vocation des Rencontres Philosophiques d'Uriage est de rassembler des auteurs contemporains, philosophes ou experts d'autres savoirs ouverts au questionnement philosophique, afin de permettre à un public le plus large possible de réfléchir à des sujets et des problèmes qui concernent la vie de la Cité et nous préoccupent tous. Ce qui nous réunit et qui mobilise le public est la volonté d'examiner ou de forger collectivement des outils et des concepts qui permettent de juger et d'agir aujourd'hui. Ce temps accordé à la pensée se veut un moment de rencontres, d’échanges et de partage d’idées ouvert à tous.

 

Présentation du thème 2019

« Changer la vie ! », il y aurait dans cet espoir de Rimbaud l’assignation d’un but pour l’art, il y aurait aussi là une clé pour comprendre et valoriser œuvres et pratiques artistiques. Depuis le XIXe siècle, c’est un thème récurrent : l’art serait le haut-lieu d’une transfiguration, sinon de l’existence, du moins des catégories de perception et de vécu qui définissent le site fondamental et la tonalité affective de nos formes de vie. C’est dans cette veine que l’art moderne et l’art contemporain ont exploré de nouvelles formes de vie et d’existence, tout comme la littérature campait des styles de vie et des modes d’être-au-monde nouveaux, sous des formes littéraires incessamment renouvelées et parfois difficiles à comprendre. Prenant acte de ces expérimentations existentielles, éthiques voire politiques, la réflexion philosophique a, depuis quelques décennies, entrepris un dialogue fécond avec les artistes, les écrivains, les professionnels du milieu et les spécialistes des sciences de l’art. Il est frappant de constater que, dans nos pratiques et nos représentations, les mondes contemporains de l’art paraissent encore hermétiques, ésotériques ou tout simplement anecdotiques aux yeux de certains, quand ils ne font pas l’objet d’une fréquentation désinvolte afin de se divertir et se désennuyer un peu.  Pourtant, à l’heure du désenchantement généralisé  la fréquentation des arts apparaît aujourd’hui comme le lieu, salutaire, d’un renouveau de nos cristallisations symboliques et affectives.

L’art interpelle la philosophie, quant à l’exigence de vérité comme au projet de « vie bonne » dont elle se veut porte-parole. De quelle vérité les arts sont-ils porteurs ? Que nous disent-ils du monde alors qu’ils se tiennent délibérément en marge du discours conceptuel censé assurer une prise sur le réel et alors que la pratique qu’ils déploient est par principe soustraite aux impératifs utiles de rentabilité ? 

L’interrogation semble comporter deux axes de réflexion distincts mais solidaires, selon que l’on entende « le monde » comme ce qui fait que la vie humaine n’est pas seulement vie (Arendt) ou que, plus radicalement, « le monde » renvoie à l’essence des choses, que la philosophie nomme l’Être ou la vérité. D’abord, l’axe concernant la place de l’art dans la vie des hommes: l’art est présent partout dans la vie des hommes, comme en témoignent la chanson fredonnée par le passant de même que l’effort qu’en toute société l’on met à embellir les formes, de l’habitat, du corps, voire de l’existence tout entière. Mais est-ce seulement pour égayer une vie de labeur sans saveur ainsi que la logique capitaliste veut l’imposer dans le divertissement et dans la marchandisation des œuvres ? Ou bien est-ce parce que chaque œuvre contient une nouvelle manière de sentir en commun et en somme la potentialité d’une existence plus humaine ? À côté, ou, au contraire, au cœur des travaux et des jours ? Décoration ou émancipation réelle ?

Il s’agit également de réfléchir à la nature de la pensée à l’œuvre dans l’art. Si la philosophie prétend connaître par concepts, quelle peut être à ses yeux la valeur heuristique d’une démarche qui, jusque dans ses tentatives extrêmes (courant conceptuel en arts plastiques, musique atonale de Boulez, chorégraphie non expressive de Merce Cunningham, minimalisme de l’écriture avec Gertrud Stein, etc.), maintient un enracinement sensible ? Quel est le discours porté par la figure sensible et qu’apporte-t-il au « pur » logos reconnu dans les sciences et la philosophie. Ces deux axes se recoupent et ils sont à l’œuvre en chaque étape du questionnement :

1. L’art et la création de mondes: qu’est-ce que l’imaginaire introduit dans la réalité ? Comment le détour par la fiction nous donne-t-il à voir et penser le monde ? Au centre de l’analyse des rapports entre la sensibilité et la raison, l’enjeu de cette question est de comprendre l’art comme manière de faire des mondes et tenter de définir l’unité d’un « monde des arts. »

2. L’art, critique du monde capitalisme ? :  Qu’est-ce que le capitalisme fait à l’art ?  Les artistes sont volontiers critiques vis-à-vis de la logique mercantile généralisée du capitalisme, mais l’art peut-il échapper à la logique de marchandisation des oeuvres ? Il s’agit de réfléchir à la démocratisation des arts, à l’accès aux arts et à la culture. En arrière-fond, ce sont les politiques de la culture et de l’éducation qui sont ici mises en question. Par-delà la hiérarchisation entre « arts populaires » et « arts classiques », il s’agit  d’interroger le partage « production/création » et la dualité « utile/nécessaire ».

3. L’art comme engagement dans le monde: si, par définition, toute création est subversion des valeurs ambiantes, comment faut-il entendre la présence de l’art en une existence: supplément d’âme ou accroissement de la puissance d’agir ?   Les artistes se méfient à juste titre des discours moralisateurs ou de la référence à des valeurs, mais l’art contemporain est volontiers militant et engagé dans des causes sociales ou environnementales.                                                                       

   Au moment où la fameuse « querelle de l’art contemporain » paraît heureusement dépassée, il semble essentiel d’explorer les ressorts esthético-philosophiques les plus marquants de ce que la scène artistique du XXe et du XXIe siècle a à nous offrir, en convoquant des spécialistes de différents milieux: des artistes et écrivains réfléchissant sur leur propre pratique et élaborant des esthétiques nouvelles, les nouveaux champs de la philosophie de l’art et de l’esthétique qui réfléchissent sous la tutelle de théories philosophiques, la sociologie, l’ethnologie et l’histoire de l’art. « Refaire le monde » : parions que l’expression n’a pas l’innocence prêtée par la conversation courante aux échanges plaisants mais sans conséquence, peut-être s’agit-il pour l’art de transformer effectivement le monde. En tout cas, cette 10e édition des Rencontres Philosophiques d’Uriage vous propose un mot d’ordre : Penser avec les arts !

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